Les chercheurs misent sur la sélection génétique pour concevoir des colonies résistantes aux agressions. Objectif : sauver la pollinisation naturelle.

Le laboratoire de l’Observatoire Français d’Apidologie

Où se cache la « super abeille » capable de résister aux pesticides, acariens, virus et autres parasites qui déciment sans distinction des dizaines de millions de colonies de pollinisateurs sur la planète ?
Alors qu’une douzaine de programmes internationaux buttent sur la compréhension des interactions complexes entre l’abeille et son environnement, les meilleurs spécialistes de l’apidologie (l’étude du comportement des abeilles) ont ressorti leur filet à papillons pour espérer capturer ce qui n’est encore qu’une chimère.

En 1977, le moine Karl Kehrie les avait précédé en croisant plusieurs variétés parmi 1.500 reines qu’il avait recueilli à travers l’Europe, le Moyen-Orient et l’Afrique : abeilles industrieuses de Turquie, noire du Maroc, placides du Kilimandjaro, vigoureuses des oasis sahariens…
A l’abri dans son abbaye des landes du Devon, il avait obtenu un insecte aux qualités rares, l’abeille Buckfast aujourd’hui la plus prisées des apiculteurs car douce, robuste, peu sensible à l’essaimage, excellente butineuse, propre et surtout résistante à la maladie de l’île de Wight qui avait foudroyée l’abeille noire mellifère de Grande-Bretagne dans les années 20.

Les qualités de sa remplaçante seront autrement plus exigeantes :

elle devra être aussi rustique que la Buckfast mais également aussi résistante que l’abeille asiatique Apis Cerana qui parvient à vivre en équilibre avec le Varroa, l’ennemi juré de la butineuse dont la femelle, goulue, parasite un essaim en un rien de temps en se nourrissant de l’hémolymphe des invertébrés.
Le plus souvent, le parasite n’est pas suffisamment puissant pour tuer l’abeille.
Mais il fragilise la colonie, favorisant la transmission de toute une panoplie de virus plus ou moins pathogènes, parmi lesquels le très virulent DWV (Deformed Wing Virus ou virus des ailes déformées) qui rétrécie la voilure des abeilles infectées, les condamnant à l’exil.

Les chasseurs d’insectes ont déjà ramené des populations intéressantes dans leurs filets. Au milieu des centres volcaniques nicaraguayennes du Masaya, une chercheuse britannique de l’université Northampton, Hilary Erenler, vient de décrire dans la revue Science publiée le 22 juillet, une colonie d’un bon millier d’individus de l’espèce Antrophore squammulosa qui survit dans un environnement totalement hostile.

« Le nid est exposé à des émissions continues de gaz acides dans un paysage lunaire où sa survie nourricière dépend d’une unique et rare fleur sauvage », décrit-elle.

En Europe – notamment à l’est de la Russie et en France, près d’Avignon et dans la Sarthe – les scientifiques ont également observé de petites populations qui survivent au Varroa grâce à des comportements qui empêchent la multiplication du parasite. Certaines savent par exemple s’épouiller comme le font les singes.

« Elles émettent des sons particuliers pour inviter leurs congénères à leur gratter l’abdomen avec leurs mandibules », décrit Yves Le Conte, responsable de l’unité Abeille et Environnement à l’Inra d’Avignon qui a mis en évidence cette stratégie de défense.

D’autres abeilles utilisent leur super odorat pour repérer les acariens dans les alvéoles larvaires d’Apis mellifera où ils ont pris l’habitude d’enfermer leur progéniture, et les en extirper, interrompant ainsi leur cycle de reproduction.
Grâce à 163 récepteurs couplés à un système d’encodage neuronal très efficace, l’appareil olfactif des butineuses est capable de discriminer des milliers de composés volatils et de les étiqueter comme bons ou mauvais.
Dans une étude publiée en décembre 2015, Morganne Nouvian de l’université de Toulouse a montré que les odeurs de l’environnement et les phéromones interagissent pour moduler le comportement des abeilles.
Quand l’insecte croise d’intenses parfums floraux, il libère des composés apaisants. Confronté au danger, il stimule à l’inverse l’agressivité de ses congénères. L’expression de ce caractère est héréditaire, tout comme semble l’être le comportement hygiénique des abeilles face à Varroa estiment des chercheurs du Crown Research Institute de Nouvelle-Zélande qui viennent de trouver plusieurs colonies d’abeilles transmettant ce trait de caractère à leur descendance.

En Europe, le projet BeeStrong piloté par la société Labogena, filiale du groupe Evolution spécialisé dans le génotypage animal, s’est attaqué à l’identification des marqueurs génétiques préalable à la sélection d’abeilles résistantes.
Associé depuis juillet à l’Inra et à l’institut technique de la filière apicole (ITSAP), il va consacrer 2,3 millions d’euros sur trois ans au séquençage du génome d’au moins 1.500 ruches dans l’espoir de constituer une « apithèque » de super reines pouvant engendrer des générations d’abeilles porteuses de caractères intéressants.

« Près de 500 colonies ont déjà été analysées », confiait en décembre l’une des animatrices de ce programme à l’Inra, Fanny Mondet, ingénieure de recherche en pathologie de l’abeille, en marge d’une rencontre scientifique internationale de l’Anses sur la santé des abeilles.

« C’est comme trouver des moutons résistants au loups », ironisent cependant certains professionnels se fondant sur le résultat de plusieurs études épidémiologiques  d’ampleur qui ont montré la difficulté à dénicher une espèce aux performances universelles. Publiée dans le Journal of Apicultural Research, l’une d’elle concluent même que « cette abeille n’existe pas ».

Portée par le réseau scientifique Coloss sur la prévention des pertes de colonies, elle a comparé pendant deux ans la résistance de seize souches différentes d’abeilles mellifères provenant de cheptels locaux dans onze pays d’Europe. Près de 600 colonies ont été étudiées.

Conclusion :

les abeilles locales issues de programmes de conservation ont survécu 83 jours de plus que les autres, preuve selon les chercheurs, de la nécessité qu’il y a de «  préserver la diversité des ressources génétiques apicoles ». Ils suggèrent par exemple de protéger certaines régions de l’importation d’abeilles étrangères.
Une étude publiée il y a quelques mois dans la revue Science a montré les pratiques apicoles européennes, et notamment l’exportation d’Apis mellifera, est à l’origine de la pandémie planétaire de la maladie des ailes déformées.

Peut-on se passer des abeilles ?

Rien qu’en France, l’Efese (Evaluation française des écosystèmes et des services écosystémiques) estime entre 2,3 et 5,3 milliards d’euros la part de la production végétale pour l’homme attribuable à l’action des insectes pollinisateurs. Un marché potentiel considérable pour les nouvelles technologies. Plusieurs laboratoires sont donc sur les rangs pour trouver des substituts aux insectes.

Après douze ans de recherche, une équipe du Wyss Institute d’Harvard vient de présenter un drone de 80 milligrammes qui vole grâce à de minuscules ailes battant au rythme de 100 battements par seconde et se pose seul sur des objets, guidé par l’électricité statique. Leur robot pourrait être capable de poloniser d’ici 10 ans, estime Robert Wood qui dirige les travaux.

Google est également sur les rangs avec un mini drone de 10mm piloté par GPS et alimenté par de minuscules panneaux photovoltaïques et une batterie lithium-hydrogène lui permettant de travailler de jour comme de nuit. Il pourra également résister à des vents de plus de 50km/h et réaliser des vols stationnaires grâce à des ailes en carbone battant à plus de mille pulsations par minute, près de 5 fois celui de l’animal.

En chiffres

  • 9000 : En tonnes, la récolte de miel français en 2016, en baisse de 70% par rapport à l’année précédente.
  • 20.000 à 90.000 : Le nombre d’abeilles contenue par ruche
  • 20.000 à 100.000 : Le nombre de voyages qui sont nécessaires pour ramener un litre de nectar
  • 20.000 :  Le nombre de plantes à fleurs et à fruits qui sont pollinisées par les abeilles.
    Selon l’Inra, 35% de la quantité de notre alimentation et 65% de sa diversité dépendent de la pollinisation.
  • 700 : Le nombre de fleurs qu’une abeille butine en une heure dans un rayon de 3km
  • 9772 : Le nombre d’espèces de pollinisateurs recensés en France
  • 5,5 : En millions, le nombre de fleurs nécessaires aux abeilles pour fabriquer 1 kilo de miel.
    Elles doivent être 6.000 à la tâche et parcourir 150.000 km.
  • 50.000 : Le nombre d’œufs que pond en moyenne une reine en un an.

Article rédigé par Paul Molga
Journaliste aux Echos